La cordonnite
La cordonnite
« Nous sommes à Paris depuis un mois et nous avons toujours été dans un mouvement continuel. Depuis que je suis arrivé je n'y ai encore vu marcher personne, les gens courent, ils volent …, tout le monde descend dans la rue, il s’y fait grand embarras (…)
Les voitures lentes d’Asie, le pas réglé de nos chameaux, les feraient tomber en syncope, pour moi qui vais souvent à pied sans changer d'allure (…) je n'ai pas fait 100 pas que je suis plus brisé que si j'avais fait 10 lieues… » Les Lettres Persanes, Montesquieu 1721.
Mais saperlipopette Montesquieu serait encore plus surpris de nos jours : quels spectacles dans les rues désormais ?
Je n’en citerai qu’un parmi bien d’autres…
Des personnes de tous âges, de toutes conditions et sûrement de toutes intelligences, des hommes, des femmes, des enfants même, parlent toutes seules, à voix basse ou élèvent la voix, crient parfois, insultent à l’occasion, s’emportent.
Quels sont donc ces nouveaux aliénés ? Des mutants ? Que se passe-t-il donc ? Quel en est la cause ?
Tout simplement un petit objet qui n’a l’air de rien. Le portable.
Chacun peut l’emporter aisément , le tenir à la main, l’accrocher à l’oreille, utiliser un petit cordon noir, bref voici le nouvel appendice de l’homme augmenté , véritable moi, surmoi, en soi….
Partout, partout « le mal court » que ce soit dans la rue, dans le métro, le bus, le tram, le train, le super marché, dans les villes, dans les campagnes… Ami entends-tu, malgré toi, tous ces « t’es où ? ».
Quelle addiction, quelle nouvelle maladie contagieuse les a tous ainsi frappés ?
Mais vous ne comprenez pas bien !
Voyez-vous, aujourd’hui, on ne peut plus perdre une seconde, notre temps est trop précieux, nous ne vivons pas 7 vies comme les chats. Nous devons remplir nos heures et nos minutes, pas d’espaces vides, pas de temps morts.
Marcher pour aller travailler, c’est temps perdu, aller faire les courses, temps perdu, attendre chez le médecin temps perdu, se déplacer en voiture temps perdu, être au restaurant temps perdu, une petite ou grande ou longue communication en se déplaçant avec son smartphone : temps gagné !
Le soir sur le tard, ou encore plus tard, désormais sereins, tranquilles dans une douce béatitude, ils sont zen, mais dorment déjà…le portable à portée de l’oreiller.