LE MAITRE DE THE
Contribution La Griffe Midi Pyrénées
Rubrique Hors-Normes
Entre mystère et mystère Yasushi Inoué évoque avec poésie et sensibilité d’importantes questions
Recommandation de lecture: ▲ ▲▲▲
Intérêt général de l’ouvrage:▲ ▲▲▲
Facilité de lecture:▲ ▲▲▲
Rapport avec le rite: ▲▲▲
C’est en 1991, l’année-même de sa disparition, que Yasushi Inoué, célèbre écrivain japonais, a publié ce récit historique romancé, considéré comme son chef-d’œuvre. Un signe, déjà, de la place particulière du maître de thé, tant dans l’œuvre de Inoué que dans la littérature mondiale.
Quatre siècles plus tôt, Sen-no Rikyu (1522-1591), maître de thé renommé, se donna la mort rituelle. Mystérieusement. On ne sait pour quelle raison on l’y condamna, ni pourquoi il refusa la grâce qui lui fut vraisemblablement offerte.
Sur cette base historique – considérable en soi du fait de la notoriété des personnages en présence et de l’époque décisive où elle se déroula – Yasushi Inoué imagine la longue quête de vérité menée par un ex assistant de Rikyu, le moine Honkakubo, au travers d’entretiens qu’il a avec les amis et « invités » de son maître, durant trente années, pour tenter d’élucider les questions qui le hantent.
Je dois préciser ici que le Taïkô Toyotomi Hideyoshi (1536-1598), au service duquel était Rikyu et qui lui ordonna de se donner la mort, fut, après Oda Nabunaga et avant Tokugawa Leyasu, l’un des trois principaux artisans de la laborieuse réunification du Japon, établie en 1590 et consolidée en 1616, et que Rikyu fut celui d’une évolution cruciale de la cérémonie du thé et de son environnement, vers l’esprit du Zen et le style « simple et sain » souvent synonyme d’une austérité radicale. Parallèlement, il chercha à faire coïncider son rituel exigeant avec les règles de comportement des guerriers professionnels, conférant ainsi une dimension politique et une importance symbolique inouïes à cette cérémonie.
C’est dire que, même romancée, l’histoire de maître Rikyu est loin d’être anodine. D’autant moins, par ailleurs, que le récit est scrupuleusement documenté et qu’il renvoie à des pratiques rituelles dont les valeurs symbolique et philosophique n’échapperont à aucun lecteur initié.
On apprendra dans ses lignes, par exemple, que l’imperfection d’une céramique lui confère une inestimable valeur, que la nomination d’un objet détermine sa présence au monde et son utilité, que la perfection du geste rituel ouvre la voie au sens, que l’éclosion de fleurs de prunier met en contact avec l’universel, ou que parfois il faut savoir mourir… Confirmation des enseignements de l’Initiation !Pour peu qu’on veuille y plonger sans retenue, ce récit lent, long, sans effets de manches, mais d’une grande profondeur, ne manque ni d’émotion, ni de sujets de méditation !