LA PART DE L’OMBRE
Contribution La Griffe Aquitaine
Rubrique Art
Intérêt général de l’ouvrage ▲▲▲▲▲
Facilité de lecture ▲▲▲▲▲
Rapport avec le rite △△△△△
Dans la liste assez réduite des poètes contemporains que je connais et que j’aime, à côté de René Char, de Pascal Quignard, ou d’Yves Bonnefoy, il y a Jean Tardieu.
Cette poésie, née sans doute de la déchirure initiale qu’on doit à Arthur Rimbaud, est une poésie du réel. Elle ne propose pas des images, des tableaux, ni même des états d’âme face au monde ou à la nature.
Elle met en œuvre le langage dans toute son épaisseur, en détectant directement ce qu’est notre expérience du monde avant que les mots ne lui donnent un sens. Elle propose un sens d’avant le sens. Le sens d’avant qu’on n’ait été, enfant, séparé du monde pour le mettre à distance et en faire un objet.
De là vient je pense son effet bouleversant ; pour moi en tout cas.
Cette poésie n’est pas difficile. Elle est facile.
Exemple : Comme un homme assourdi par les cymbales du soleil, je ne peux pas parler immobile. Je peux me taire. Je peux marcher.
Prose à la fois rugueuse et transparente, d’un style inattaquable, remarquable.
Autre extrait : Quand je descends le matin dans la campagne, je trouve le sol piétiné par la foule, mes outils sont posés en désordre le long des murs.
Seuls peut rester insensible à cette phrase celui qui n’a jamais vu un matin à la campagne, jamais vu une terre piétinée, jamais vu des outils en désordre, jamais marché le long d’un mur. Rien d’époustouflant ; et pourtant il y a ce décalage, cet écart, qui nous montre que c’est dans leur insondable profondeur que les choses sont exposées.
Plus loin Tardieu nous livre presque son secret : Le plus humble pichet, écrit-il, sur une table d’auberge, peut devenir un objet sacré : il suffit que je m’étonne de sa présence, et le voilà parti, bercé par des flots absolus.
Et voilà ! Phrase normale, idée banale, mais tout explose comme une mine à la fin avec « bercé par des flots d’absolu ».
Enfin l’humour n’est pas en reste : Contrairement à ce que vous pourriez croire, dit-il, mon double n’est pas en tous points semblable à moi. Il est dans l’ensemble beaucoup moins bien que moi.
On n’a bien sûr aucune peine à le croire.